Les blessures de la colonisation
a France a la mémoire singulièrement sélective. Volontiers cocardière ou emphatique quand il s'agit d'en célébrer les grandes heures, elle devient beaucoup plus fuyante devant les périodes moins glorieuses, plus complexes ou franchement sombres de son histoire. Il lui aura ainsi fallu près d'un demi-siècle pour admettre, puis assumer son passé vichyste et la politique de collaboration de l'Etat français avec l'Allemagne nazie. En dépit des travaux des historiens publiés dès les années 1980, le même temps d'occultation aura été nécessaire avant que ne remonte à la surface son passé colonial.
Sortir d'un aussi long refoulement ne pouvait qu'être douloureux. Nous y sommes. Le plus surprenant — ou le plus significatif — est la conjonction, dans le temps, des initiatives qui ont mis le feu aux poudres. Le 18 janvier 2005, les "indigènes de la République" lancent un appel aux "filles et fils de colonisés et d'immigrés" pour qu'ils s'engagent "dans les luttes contre l'oppression et les discriminations produites par la République postcoloniale". Les signataires sont très divers, du collectif des musulmans de France, proche de Tariq Ramadan, à des militants d'Attac, de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) ou des droits de l'homme.
Au même moment exactement, le 10 février 2005, s'achève en seconde lecture à l'Assemblée nationale la discussion d'un projet de loi qui exprime "la reconnaissance de la nation aux femmes et aux hommes qui ont participé à l'oeuvre accomplie par la France dans les anciens départements d'Algérie, au Maroc, en Tunisie, ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française". L'initiative de ce texte revient pour l'essentiel aux députés, de droite comme de gauche, membres du Groupe d'études sur les rapatriés qui, à un titre ou à un autre n'ont pas digéré la fin de l'Algérie française. Ils ne trouvent donc rien à redire à l'adoption d'un amendement, devenu l'article 4 de la loi du 23 février 2005 précisant que "les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer".
Depuis un an, le débat n'a cessé de se crisper, mémoire contre mémoire, blessures encore à vif contre blessures enfouies, amalgames contre caricatures. Trop souvent simpliste, trop facilement vindicatif.
D'un côté, le désormais célèbre article 4 de la loi du 23 février 2005 a ouvert une polémique nationale, agitant les historiens, réveillant les parlementaires socialistes qui ont finalement réclamé son abrogation, braquant la majorité UMP, qui a refusé, le 29 novembre 2005, une telle reculade, avant que le chef de l'Etat demande, le 4 janvier, la réécriture d'un texte qui "divise les Français". D'un autre côté, prolongeant — tout en s'en démarquant — l'appel des "indigènes de la République", la création, le 26 novembre 2005, du Comité représentatif des associations noires (CRAN) a porté, pour la première fois, la "question noire" au coeur du débat public et de la République.
Car ce sont bien la République et l'identité française qui sont en jeu. La République, parce que c'est principalement à son initiative, celle de la IIIe conquérante, que s'est constitué un empire colonial schizophrène, drapé dans sa mission civilisatrice pour mieux faire oublier son origine (la conquête militaire) et sa réalité (la domination blanche et le refus de la pleine citoyenneté). Occulter cette contradiction reviendrait à vider de leur sens les principes fondateurs de liberté et d'égalité, sans même parler de fraternité.
Ce constat, cette exigence valent pour demain autant que pour hier. Il ne faut pas laisser faire ceux qui tentent d'attirer les jeunes issus de l'immigration dans le piège d'une mémoire cloisonnée et parfois manipulée, ou dans une identité d'éternelles victimes. Leur donner à penser que les discriminations dont ils souffrent ne seraient que le décalque de l'ancien statut des indigènes de l'Empire reviendrait à accepter l'ouverture, dans la société française, d'une inquiétante fracture coloniale. Ce serait considérer que la France n'est pas capable de s'enrichir de ses diversités d'aujourd'hui, venues du Sud, comme des diversités européennes d'hier. Rien ne serait plus dangereux.
Gérard Courtois
Article paru dans l'édition du 21.01.06
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