Discriminations institutionnelles et diversité culturelle :
A l'occasion du Forum de lutte contre les discriminations organisé par la CEBF-Lorraine
le 17 février 2006 à Metz
Pour me présenter, je vous dirai que je suis française et que je suis berbère. Je le revendique et je l’affirme, depuis toujours, dans mon parcours individuel, et depuis 3ans, dans un cadre associatif, au sein de la CFBBL, de la CBF Lorraine et de la CBF Nationale.
Cette affirmation résulte d’un constat évident et ancré, quant à la difficulté à se faire reconnaître dans sa différence, dans la diversité culturelle qui est celle de la France d’aujourd’hui, dans l’ineffectivité de l’égalité des droits reconnus à tous les citoyens de ce pays, et dans l’incapacité de mon pays à reconnaître les siens dans leurs identités composites, et tellement riches.
Parler de la discrimination en abordant la diversité culturelle impose d’interroger l’Histoire de France, notre Histoire et ses enjeux.
Les réalités, les difficultés du présent post-colonial de la France pose la question de l’altérité et de la diversité. Elles questionnent l’identité nationale et la difficulté à intégrer l’épisode colonial dans les représentations collectives.
S’agit-il d’un « blocage » républicain, ou bien d’une indifférence républicaine aux identités à vocation égalitariste, confortant en fait la discrimination faite aux individus s’écartant du modèle du « citoyen idéal » (blanc, français de « souche » ...) ? Et pourtant, cette prétendue neutralité rend finalement d’autant plus visible, par contraste, les identités minoritaires ; d’autant que de cette « invisibilité officielle » , il ne résulte aucune connaissance ou reconnaissance, mais plutôt de la frustration. C’est ce qui ressort de la majorité des enquêtes d’opinions réalisées auprès des français issus de l’immigration contemporaine.
De notre point de vue, la diversité culturelle affirmée, ne met pas en danger ni la République, ni la démocratie. Quand les français berbères affirment leur identité, ils ne dénigrent pas leur francité, bien au contraire ; il s’agit pour eux de porter cette identité française, de l’enrichir, de la défendre. C’est le cas aussi par exemple, quand l’association des juristes berbères de France mènent des actions de sensibilisation et d’information sur les droits et devoirs des citoyens, auprès des élèves, de leurs parents, des enseignants.
Notre propos est également de rappeler que toute demande de différenciation culturelle ne s’analyse pas en un repli « communautariste », auquel devrait répondre un repli républicain. Cette démarche ne s’apparenterait qu’à une stratégie d’évitement. Ce sont ces évitements, ces non-dits assourdissants qui aboutissent, entre autre, à cette relative inefficacité de la lutte contre les discriminations . De même, pourquoi opposer le « communautarime » à l’affirmation de la diversité culturelle ? Le système d’intégration ne vise-t-il qu’à homogénéiser, en discréditant les identités s’écartant de la norme commune ?
Les franco-berbères, dans leurs engagements et leurs actions, s’attachent à susciter les rencontres, les échanges et l’écoute .
Une réflexion profonde, assumée de la part des responsables institutionnels et des élus, doit être entreprise, quant à ces questionnements identiaires. Un refus persistant de s’interroger et de se positionner à cet égard confine à un discrédit, à une dé légitimation de principe de ces identités, pourtant présentes, et donc incontournables.
Pour en venir plus précisément à la réalité de la discrimination institutionnelle rencontrée par les associations frnco-berbères, il s’avère que, outre l’affirmation du risque « communautariste » auquel nous sommes régulièrement renvoyés, c’est essentiellement le reproche de nous écarter du modèle commun de l’ « étranger », de l’immigré, du « beur » , qui nous est fait. Nous ne cessons de rappeler à cet égard, qu’en notre qualité d’association citoyenne, laïque et responsable, nous n’avons pas par principe, à nous définir en référence à une religion, ou à un pays étranger. Nous sommes divers dans nos parcours, nous sommes individuellement libres dans nos engagements et nos croyances ; la liberté des individus est primordiale, nous nous reconnaissons et nous respectons dans nos différences, voire dans nos conflits.
En ne rendant pas compte explicitement, sans complaisance de ces réalités diverses qui composent notre pays, on risque de les rendre insignifiantes, et surtout, on prive d’une part de leur dignité les individus qui les portent.
S’entendre dire qu’une semaine culturelle n’a pas lieu d’être puisqu’il existe déjà un festival du film arabe, et que c’est déjà bien, c’est perturbant ; cela laisse entendre que nos interlocuteurs, techniciens, élus, nos élus, ne nous connaissent pas, soit, mais qu’ils ignorent également qui sont plus de 2 millions de leurs concitoyens. Se voir refuser un local associatif par des organismes HLM, nous expliquant tranquillement que la municipalité ne souhaite pas nous voir nous installer sur cette commune, sans plus de motivations, est illégitime, discriminant, humiliant.
Je m’interroge : la Société française ne prend-elle en compte ses citoyens que sur le mode abstrait ? De ce fait, elle tend à masquer la réalité de l’identité de ses citoyens ainsi que l’existence de son organisation communautaire ; alors même qu’elle prétend, par ce déni, protéger les individus ; et qu’elle oublie finalement les personnes au nom desquelles elle se bat, et qu’elle ne connaît pas.
L’Etat d’exception, fondé sur des règles spéciales, élaborées de façon à frapper ouvertement les diversités indésirables, existerait-il en France ? Je ne le crois pas. Cependant , il s’agit peut-être davantage de fonctionnements plus pernicieux, activés par la mobilisation des institutions et de la Société, face à un ennemi évanescent, cible confuse, qu’il serait impossible d’entendre, mais qu’il conviendrait de reléguer.
Je dirais que les valeurs de la République sont mises à l’épreuve de la diversité affirmée de la Nation française actuelle. Il conviendrait de tenir compte des perspectives qu’impose la présence de citoyens ayant un regard particulier quant à leurs parcours, leur histoire et leur passé.
On parle parfois de mettre davantage à l’honneur des personnes issues de l’immigration aynat « réussi » . Soit. Mais c’est insuffisant. Et pourtant, les personnalités franco-berbères mettant la France à l’honneur, sont nombreuses, Daniel PREVOT, Isabelle ADJANI, Zinedine ZIDANE... Nous considérons que les réussites individuelles doivent pouvoir en fait s’inscrire dans un destin collectif historique, qui leur donnerait du sens. En effet, il s’agit bien de croisement d’histoires, de racines « ailleurs » , d’un présent et d’un devenir en France. C’est cette continuité qu’il conviendrait de mettre en exergue. A défaut de cette mise en perspective, ces exemples de réussite ne s’apparenteraient qu’à des exceptions confirmant un principe général d’échec annoncé...
Les franco-berbères font de la lutte contre les discriminations une priorité ; ils participent de cette dynamique de mise en relief de la dimension collective de l’identité berbère en France.
Ils ne se posent pas en victimes de leur histoire, mais comme des héritiers du parcours commun qui unit les leurs à la France. Ils sont les dépositaires, les relais de valeurs communes, porteuses de plus de progrès et de dignité. Les berbères de France revendiquent leur identité propre, composite, mouvante, en s’extrayant activement des désignations négatives dont ils sont communément affublés.
Nous refusons de n’être que des duplicata de stéréotypes péjoratifs, selon lesquels, notamment, les enfants de l’immigration ne peuvent être qu’assistés, pauvres, incapables, voire indignes de responsabilités sociales, politiques , individuelles et collectives.
Par Stéphanie SADOUNE, membre de la Coordination des Berbères de France Lorraine
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